L'interview

La girafe
La girafe

C’est tout de même surprenant toutes ces questions, non ?

En exclusivité

Merci à Dolores Figueras et à Alexandra Rap Dehousse pour leur patience et leur professionnalisme. Elles ont su prendre de la hauteur ; car sans ailes cette interview n’aurait certainement pas vu le jour.

C’est avec un réel plaisir que je me suis prêté au jeu des questions réponses. Certaines d’entre elles vous paraîtront peut-être incongrues, déplacées, voire saugrenues, mais je n’y peux rien, je ne suis qu’un humble artisan à qui l’on pose des questions.

Couverture de L'étrange mystère de la femme sans tête

Si vous-même avez des interrogations, des points que vous souhaiteriez éclaircir, des doutes ou des colles, n’hésitez pas, ne restez pas seul perdu dans les limbes, utilisez la page contact, ou cliquez sur le détective, et je tenterai de vous apporter des réponses… dans la mesure de mes maigres compétences, cela s’entend.

Oh, là-là ! Absolument rien à voir ! Vous pourriez couper, scier, fendre et débiter des arbres, jusqu’à la Saint-Glinglin, que vous ne deviendriez jamais un homme de lettres. Un plumitif, un pondeur ou un écrivaillon, peut-être, mais un romancier ou un poète, jamais ! Non, le seul truc à faire pour devenir écrivain, c’est d’écrire, écrire encore et réécrire, puis lire, lire et relire encore, soi, les autres, se relire, corriger, biffer, barrer… et finalement tout réécrire.
Votre question, par exemple, ce point d’interrogation placé au milieu de la phrase, c’est très judicieux, finalement. Cela suggère que la question porte uniquement sur comment devenir écrivain, et que la « seconde zone » est acquise, si je puis dire. C’est très fort. J’ajoute que cela ne me vexe pas outre mesure. Cela rajoute un peu de piquant. On sort un peu des sentiers battus, on s’échappe, loin des interviews de complaisance. En fait, ça réveille le lecteur, sans être trop insultant. Voyez, finalement… tout le monde est gagnant.
Trop insultant.
La liaison du p : tropinsultant.  Si j’eusse écrit, par exemple : trop vexant… Trop vexant ? Quel dommage ! Trop injurieux, trop outrageant… la liaison sonne bien mieux. Enfin bref, voyez donc comment l’on devient écrivain : en s’amusant avec les mots, en ponctuant comme un bègue, mais surtout, et c’est ça le secret : en répondant longuement, et parfois même trop obligeamment, aux questions méchantes.

Ludo, vexé quand même.

Non, pas trop. Il faut savoir rester modeste.

Extrait du livre :

« Je pensais à ces gens qui, dans dix ans, dans vingt ans, dans trente ans peut-être, enlèveraient à leur tour cette tapisserie que nous allions poser. C’est pour eux que j’ai commencé de marquer ces quelques mots sur le mur. J’envoyais des messages dans le futur, des petits textes sans prétention, pour les amuser. Qui sait si dans trente ans mes romans seront encore lus ? Je serai alors sûrement inconnu, disparu des radars, j’aurai probablement sombré dans l’anonymat le plus complet, la misère et l’oubli. Oh ! bien sûr, trois ou quatre de mes bouquins traîneront peut-être encore de-ci de-là, un chez ma mère, dans la bibliothèque ou au salon ; un autre chez Ron, pour caler l’armoire, je ne vois pas d’autre raison, le côté pratique de l’œuvre, en quelque sorte ; et le dernier, écorné, jauni, taché, perdu au rayon livre de cuisine, entre « Cup of cake for a break » et « Common sens » chez les Barbra Sisters.
Bon… Il ne me restait plus que cette solution. Si je voulais passer à la postérité, si j’entendais être lu dans trente ans, je devais absolument poser ma griffe sur ce mur.

Molière

Très bonne question ! Je ne vais cependant pas vous répondre. Je préfère citer le célèbre « Aimer Molière » de Sainte-Beuve. Un texte extrait des Nouveaux Lundis, ou Mardis, je ne sais plus, et que j’ai légèrement modifié, n’en déplaise aux puristes.

« Aimer Molière, j’entends l’aimer sincèrement et de tout son cœur, c’est, voyez-vous, avoir une garantie en soi, contre bien des défauts, bien des travers et bien des vices de l’esprit. C’est ne pas aimer, d’abord, tout ce qui est incompatible avec Molière, tout ce qui lui était contraire en son temps, ce qui lui eût été insupportable du nôtre.
Aimer Molière, c’est être guéri à jamais de la basse et infâme hypocrisie, du fanatisme de l’intolérance et de la dureté, de ce qui fait anathématiser et maudire. C’est apporter un correctif à l’admiration pour ceux qui triomphent, ne fût-ce qu’en paroles, de leur ennemi mort ou mourant ; de ceux qui usurpent je ne sais quel langage, et se supposent, le tonnerre en main, en lieu et place du Très-très Haut. Gens éloquents et sublimes, vous l’êtes beaucoup trop pour moi.
Aimer Molière, c’est être assuré de ne pas aller donner dans l’admiration béate et sans limites pour une humanité qui s’idolâtre et qui oublie, trop souvent, qu’elle n’est qu’une infime partie de l’univers. Humaine et chétive nature qui se croit le centre de tout. C’est ne pas la mépriser trop pourtant, cette humanité dont on rit, dont on est, et dans laquelle on se replonge chaque fois avec bonheur, par une hilarité bienfaisante.
Aimer et chérir Molière, c’est être antipathique à toute manière dans le langage et dans l’expression, mais aimer Molière, c’est surtout, et par-dessus tout, savoir prendre le temps. C’est s’attarder aux grâces mignardes, ne pas hésiter à s’amuser des finesses recherchées, des coups de pinceau léchés, du marivaudage en tous genres, du style miroitant et artificiel, car aimer Molière, c’est n’être disposé à aimer ni le faux bel esprit, ni la science pédante. C’est savoir reconnaître à première vue nos Trissotins et nos Tartufes jusque sous leurs airs galants et rajeunis. C’est ne pas se laisser prendre aujourd’hui plus qu’autrefois à l’éternelle Philaminte, cette précieuse de tous les temps, dont la forme seule change, et dont le plumage se renouvelle sans cesse.
Déridons-nous avec Molière. On ne s’en lasse pas. »

Oui, énormément ! Mon voisin du dessus a dû être opéré d’une cataracte aiguë, de type siphoïde. Une opération longue et délicate. Son œil gauche a pu être sauvé, mais il a tout de même énormément perdu, le pauvre. Son regard en est resté tout vitreux, sans âme. On dirait le regard d’un mort.

Extrait : 

« Le livre était dans un petit sac en papier qui se balançait contre ma jambe. J’avais l’impression de transporter un trésor, une sorte de grimoire sacré, un manuscrit précieux.
Au coin de la neuvième, en face de chez Tiffany, nous nous arrêtâmes un moment pour écouter un vieil Indien qui jouait de la guitare sur le trottoir. Un chapeau gris, avec déjà quelques pièces à l’intérieur, était posé à côté de lui, à même le sol. La face burinée par le soleil, les yeux blanchis par la cataracte, il chantait, d’une voix aigrelette et lancinante, une sorte de blues mélancolique et tendre. L’étui noir de sa guitare était ouvert à ses pieds. Un petit chien blanc dormait à l’intérieur. Je ne comprenais pas tout de cette chanson, car le vieil Indien mâchait la moitié des mots avec sa pauvre bouche édentée, mais il y était question d’un homme, seul, qui roulait dans le désert. Il finissait par atterrir dans un étrange hôtel d’où il semblait ne plus pouvoir sortir… »

La chanson commençait ainsi :

On dark desert highway
Cool wind in my air…

Une version live

C’est vrai, j’avais complètement oublié : le thème du livre est la mémoire.

Extrait :

« Mary nous laissa un moment et revint avec deux boîtes à chaussures remplies de preuves accablantes, et trois albums de casseroles plus ou moins compromettantes. Ça, pour rigoler… nous étions partis. Les mémoires s’échauffaient, et ce n’était qu’un début. Cortège de blagues et succession de bévues, guirlande de souvenirs, chapelet de détails, rien ne nous serait épargné. Les anniversaires, les vacances à la mer, les fêtes d’école… Les clichés sont jaunis, mal cadrés, souvent flous. Les filles se trouvent moches. Ron approuve un peu trop vite ; ça gueule… on passe. Une cabane dans les arbres, Bonnie qui pleure, Katy qui chante, et nous à la pêche. Ron qui tombe, et son père qui le repêche. Et encore nous quatre, toujours nous quatre : Bonnie, Katy, Ron et moi : Tipi, carnaval et boum, les bons souvenirs, quoi ! Et puis… et puis l’année noire, l’année de ma blessure. Saloperie de Vietnam ! L’enfer ! Je sortais de la bibliothèque pour préparer un exposé sur les Red Red Dread, un groupe de rock de Saïgon, et j’ai ripé. Une chute bête dans les escaliers. Trois mois, les deux bras dans le plâtre. Alors les images s’enchaînent. Les photos sont là qui témoigne. Ron est partout : il m’aide à manger, à boire, à écrire… Et puis celle-ci : Ron qui me shampouine. »

– Paloma ? La star du…
– Écoute, Stan ! Tu n’as pas le droit de me faire de reproche ! Pas à moi ! Je suis le seul qui réédite Paul-Louis Mail.
– Paul-Louis Mail ? Rodrigue, je…
– Personne ne fait de dictionnaires des homographes, comme moi. Je prends des risques pour défendre notre culture. J’ai perdu 20 000 dollars l’année dernière, sur la réédition des œuvres complètes de John Boring, un classique pourtant. Qui, si ce n’est moi, ira mettre un lexique à la fin de chaque dictionnaire ? L’usage des mots, la sémantique, la stylistique, tu sais très bien que jamais je ne…
– Non, non ! Écoute, Rodrigue…
– Stan, je…
– C’est le…
– Mais tu…
– Ce n’est pas à propos du livre de Paloma que je t’appelle.

J’adore ce passage, surtout à la fin, quand ils ne font que se couper la parole. Rodrigue Hortalez, c’est un petit clin d’œil à Beaumarchais, dramaturge français, éditeur, marchand d’armes et révolutionnaire. Quant à Paul-Louis Mail, c’est pour Paul-Louis Courier : auteur de pamphlets, polémiste et fervent défenseur de la liberté. Une plume, comme on dit. Pas facile à trouver, mais un régal. Une écriture fluide et malicieuse.

Un petit tacle de Paul-Louis Courier, parfaitement équilibré et ponctué, peut-être encore d’actualité :

« Les gens qui savent le grec sont cinq ou six en Europe ; ceux qui savent le français sont en bien plus petit nombre. »

Contrôle de cohérence

Écœuré ! je suis écœuré ! Je viens d’avoir un contrôle de cohérence. Sans déconner ! je ne suis pas un scientifique ! Un contrôle de cohérence… Je ne sais même pas quoi dire. Ils viennent me contrôler, moi ! Un romancier ! Sans déconner ! ils n’ont pas d’autres choses à foutre ! Je ne suis pas un gourou, je ne demande pas que l’on me croie. Tout est vrai, tout est faux… peu importe ! Et s’il y a quelques zones d’ombre, ce n’est que le fait de la nuit. J’écris la nuit. Les carences du vocabulaire, l’indigence des  sources… Oh, et puis si la science ne corrobore pas tout, ce n’est peut-être dû qu’à ses propres insuffisances, allez savoir !  Je n’en sais rien, je ne suis pas un spécialiste. Laissez passer le temps que je leur ai dit aux inspecteurs. Et puis il y a la poésie aussi, que je leur ai dit, la poésie. Elle n’a pas de comptes à rendre, que je leur ai dit, la poésie.
Le plus grand des deux n’avait pas l’air très convaincu par ce que je lui disais. Le petit lui ne m’écoutait pas. Il regardait partout dans l’appartement, l’air vaguement soupçonneux. C’était un peu chafouin et morgue ces deux-là : le grand maigre et le petit gros. Des caricatures. Je ne savais vraiment pas quoi faire, et de toute façon je n’avais plus d’argent pour payer l’amende. C’est alors que le petit s’est approché de moi et qu’il m’a demandé s’il y avait des personnages dans mes histoires. Quoi ? Je suis d’abord resté coi. « Évidemment qu’il y a des personnages dans mes histoires ! » que je lui ai dit. Non mais qu’est-ce qu’ils croient ? Puis j’ai fini par comprendre… En fait ce qu’ils voulaient, ces deux-là, c’était que l’on parle d’eux. Ils ont fini par me demander si je pouvais leur faire une place. Où ? Dans l’histoire. Devenir des personnages, en somme. Le plus grand ne disait plus rien, parce qu’il était trop fier, je crois. Peu importe ce que je ferai me dit l’autre, en pointant son nez de fouine sur moi ; l’important, c’était qu’on puisse les reconnaître. J’ai refusé tout net.
Pas de ça, chez moi !

Extraits :

« Tony, un garçon très doux et très gentil, mais, il faut bien le dire : un peu spécial. Il mesure au moins deux mètres, Tony, et il est tout maigre. Un phasme. Et puis, surtout… il est bourré de tics. Il cligne des yeux sans arrêt, et il pianote. Les mains à hauteur des oreilles il ne cesse de bouger tous ses doigts à une cadence folle, comme un pianiste. »

« Nous nous retournâmes et découvrîmes un petit homme d’une cinquantaine d’années, qui tenait un livre plaqué tout contre lui. C’était pour ainsi dire, l’exact contraire du boutonneux. Autant l’autre était tout en longueur, autant lui… Il avait de si petites jambes, et des bras si courts, comparés au reste de son corps, qu’on pouvait facilement se demander si tout cela n’était pas le produit d’une greffe mal conçue. Il me faisait penser à une sorte de Monsieur Patate. Un monsieur Patate au visage bouffi, rouge écarlate, avec sur le crâne une touffe de cheveux blancs comme neige. »

« Ce serveur anonyme et moribond venait de prendre corps et vie, il entrait de plain-pied dans notre légende. Nul doute que, le temps et l’imagination aidant, je ferai de lui un personnage singulier, haut en couleur, cocasse et attachant. Certainement un grand maigre au cou démesurément long et aux oreilles décollées, à moins qu’il ne devienne un petit gros, nerveux et rougeoyant, aux gestes saccadés. Il me faudrait du temps et de nombreuses veillées d’hiver, certes, mais le personnage gagnerait en détail et en profondeur : un tic ou un drôle d’accent, une cicatrice sur la joue, une pilosité abondante ou un déhanchement particulier… »

Questions diverses

Plusieurs me viennent spontanément à l’esprit, si vous permettez :

  •  J’ai ri aux éclats.
  • Ce livre m’a fait du bien.
  • C’est bien écrit.
  • C’est pas toi qui a écrit ce bouquin, je te crois pas.

Je lui recommanderais tout simplement de suivre la règle des trois p :

  • Pour qui ?
  • Pourquoi ?
  • Comment ?

Terrible comme question ! je n’aurais pas trouvé mieux pour expliquer l’un des plus terrible danger qui guette l’écrivain : le hiatus. Joséphine et Roger… Jamais on aurait dit l’inverse ! Roger et Joséphine, cela aurait fait sonner deux fois é : l’horreur ! Notez que l’on a tous des couples d’amis : Paul et virginie, Laurence et Didier, John et Yoko, Jane et Serge, Rox et Rouky, Laurel et Hardy… Il y a toujours un ordre qui nous semble plus naturel que l’autre. En fait, c’est l’oreille qui choisit pour nous : il y a un sens qui sonne mieux. Comme pour les chemises : elles sont plus belles rouge et blanche que blanche et rouge. Enfin, je pense. Quant à votre question, je dirais  : Gustave, Alphonse, Arthur et Philibert.

Remarque :

  • Des chemises rouges et blanches signifie qu’il y a plusieurs sortes de chemises : des chemises rouges et des chemises blanches.
  • Alors que des chemises rouge et blanche, sans l’accord du pluriel, signifie que chaque chemise est rouge et blanche.
    Je dis ça, je dis rien, mais j’ai eu  le cas dans le bouquin.

Pour approfondir la question, si vous n’avez pas de chemise, ou si vous avez un doute, cliquez sur la chemise rouge.

Bougez, lisez : La neige