Mignardises

Voici un petit plateau de friandises et autres douceurs sucrées salées, concoctées avec amour. Extraits de lettres, historiettes, exercices de style ou pures élucubrations, je vous les laisse dans leur nudité crue, simplement parés de leur charme et délicieusement agrémentés de leurs défauts.
Bon appétit.

Attention ! Lire trop gras est mauvais pour la santé.

Machine à écrire avec la girafe dans le fond

Les trois petits cochons

Il était une fois trois petits cochons. Chacun voulait construire sa maison. Le premier construisit une maison de feuilles. Comment ? je l’ignore. Le deuxième bâtit une maison de foin. Petite mais coquette. Quant au troisième, c’est d’herbes sèches qu’il usa, pour sa bâtisse. Sur ces entrefaites, le loup arrive, souffle les trois maisons, et aussitôt les gronde ? Comment ? Quoi ? Il gronde ainsi vertement les petits sots ; car il faut être sot, n’est-ce pas ? Au premier, il dit de construire sa maison en brique, au second d’utiliser… disons  plutôt du bois,  et enfin au dernier il conseilla de la monter en paille. Cela dit, le loup s’en retourna en sifflotant vivre au fond des bois, et se jura de ne plus jamais revenir voir ces trois drôles de petits cochons qui, décidément, ne sont pas très doués pour la construction.

Les trois petits loups

Il était une fois trois petits loups. Chacun voulait construire sa maison. Le premier se fit une belle maison de saucisson, le second une magnifique maison de jambon, et le troisième, qui était aussi le plus gourmand, se construisit une superbe maison de côtes de porc. Le temps passa et les trois petits loups, tout affamés qu’ils étaient, finirent chacun par dévorer entièrement leur maison. Tant et si bien que, privé d’abri, chacun dû se résoudre à prendre la route ; et c’est avec beaucoup de chagrin qu’un beau matin ils se séparèrent et partirent chacun de leur côté. Dieu seul sait ce qui a pu leur arriver depuis lors.

Les trois petits cochons 2
Le retour

Il était une fois trois petits cochons. Chacun voulait construire sa maison. Bien sûr, tous voulaient une belle et grande maison de briques, aussi, chacun d’eux se lança dans les travaux, car à cœur vaillant rien d’impossible, se disaient-ils. Mais les trois petits cochons ne sont pas du métier, comme on dit ; et chacun d’oublier quelque chose. Le premier petit cochon se fit une belle maison de briques rouges, magnifique et robuste, mais sans fenêtre. Le second oublia de mettre une porte. Quant au troisième, qui était le plus distrait, il ne s’aperçut même pas que sa maison, une fois finie, n’avait pas de toit. Un qui ne manqua pas de remarquer, et d’apprécier, ces détails bizarres de l’architecture des petits cochons, ce fut le loup. Aussi, s’empressa-t-il de passer par la porte qui manquait, par les fenêtres absentes et par le toit oublié. Il se régala. Cependant, comme le temps commençait à tourner, que le froid devenait plus mordant, il se hâta de rentrer, chez lui, dans sa petite maison de paille. Une maison toute de paille, certes, mais qui avait un toit, une porte et des fenêtres.

Hans Peter De Olivero

Les trois petites chèvres

Il était une fois trois petites chèvres. Chacune voulait construire sa maison. De paille, de bois et de briques, trois petites bâtisses sortirent bientôt de terre pour servir d’abris à nos trois biquettes. Mais les chèvres sont gourmandes, et la petite maison de paille ne tarda pas à être entièrement dévorée par son habitante. Aussi, lorsque le loup sortit de sa forêt pour chercher quelque aventure, il fut bien étonné de voir cette petite chèvre, là, toute seule, dehors et sans abri. Il mesura alors combien il avait de la chance, lui qui habitait une belle maison chaude et confortable, au milieu de la forêt ; et c’est avec le cœur léger, le sourire aux lèvres, qu’il reprit le chemin de sa chaumière, car il savait que, là-bas, sa femme et ses petits louveteaux l’attendaient pour manger une bonne salade du jardin et une succulente soupe de légumes.

Alexandra  Rap Dehousse

La petite boîte en fer

On y rangeait des gâteaux secs ou des morceaux de sucre, des sachets de thé à la bergamote ou au citron, ou peut-être des clous, des vis, des chevilles et des rondelles, ou alors de vieilles pièces de monnaie, celles en alu avec un trou au milieu et celles, plus anciennes encore, dont le cuivre est patiné. Elles servaient à tout ces boîtes en métal. Il y en avait de toutes sortes : des grandes et des petites, des simples et des plus précieuses, des tordues qui ne ferment plus et des comme neuves. Si neuves, même, que l’on en vient à douter si ce sont des vraies. Car enfin, ces boîtes en fer se doivent d’être anciennes et de traîner derrière elles, sous une fine couche de poussière qui laisse des traces de doigts sur le couvercle, leur part d’histoire et de mystère. J’ai une de ces boîtes en fer. C’est une boîte heureuse et fière, simple et belle avec son couvercle bleu, et qui tire toute sa fierté et son bonheur de n’avoir jamais été vide ; car cela seul suffit au bonheur des boîtes. Celle-ci je la traîne de déménagement en déménagement, de carton en carton, sur l’étagère, au fond de l’armoire ou plus simplement pas sortie du carton. Elle me suit toujours, partout, sans que j’y porte d’autres attentions que de ne pas l’oublier, depuis qu’un jour, accaparé par d’autres plaisirs, occupé de projets importants, attiré par l’inconnu, je l’ai fermée. Au vrai, si l’on m’avait demandé hier ce que contenait cette boîte, j’eusse été fort en peine de le dire avec précision, mais ce matin, je l’ai ouverte.

La mangrove

J’écris cet opuscule sur deux trois feuilles d’un arbre tombées, palétuvier. Tu sais cet arbre de la mangrove dont on peut voir les racines apparaître à marée basse. Alors peut-être qu’ici aussi, lorsque le niveau baisse, des racines se découvrent et, l’œil s’habituant, on arrivera, avec un peu de patience et de persévérance, à suivre l’entrelacs des racines et des branches. C’est une plante originale que ce palétuvier. Ses racines sont nombreuses et abritent une quantité impressionnante de petits animaux qui viennent là pour y trouver un refuge. Protégés par la mangrove, ils se trouvent ainsi à l’abri des grands prédateurs dont la taille et la démesure ne leur permettent pas de se faufiler, eux, au milieu de ce labyrinthe végétal.
Aussi, parmi les circonlocutions du langage, perdu dans les méandres de pensées obscures, de feuille en feuille, le dédale de l’histoire pousse ses racines et ses branches. Le lecteur, assis sur sa barque, voguant au gré des flots, fera le tour de l’île, ballotté par les vagues, bercé par la houle, mais il aura ramé en vain s’il reste loin des arbres et de leurs racines, car il découvrirait, en se rapprochant de la mangrove, que la vie, fût-elle minuscule et discrète, foisonnait là où il n’eût pas pensé que pussent vivre autant d’organismes et que, ce qu’il avait cru de prime abord n’être qu’un fouillis de branchages inextricable était, malgré l’aspect inhospitalier qu’il continuera de lui attribuer, un paradis pour un tas de petits poissons frétillants, un eldorado pour une multitude de bébés tortues et pour tant d’autres formes de vie qui semblent lui dire : « let’s talk about you », dans ce langage si caractéristique des habitants des forêts de palétuviers, poissons ou tortues et à propos desquels je n’aurais eu aucun scrupule à parler plus longuement si je n’avais été dérangé, dans l’antre chaud de mon bureau, par un contrôle inopiné de ces messieurs de l’académie, ces gardiens du temple, ces greffiers de l’usage, qui me menacèrent, avant même qu’ils n’eussent fini de lire la totalité de cette phrase, et pour cause, de m’en demander l’analyse grammaticale afin de voir si par hasard, je n’aurais pas, un peu, abusé.
Dehors ? Ben, dehors, il faisait un peu tous les temps, en fait.

John Longueur

 

À une passante

La cohérence ne m’obsède pas outre mesure, certes, mais je fais tout de même l’effort de chercher une explication à tout ce que j’invente. La vérité, c’est que je ne m’inquiète pas trop, je ne suis pas tout seul : vous êtes là. Où ? Là ! Au bord de la piscine, dans votre lit, sur le canapé, dans un fauteuil, au boulot, dans le train, dehors, dedans, partout, partout où on vous laisse un moment tranquille pour bouquiner. On fait équipe. Vous avez de l’imagination, vous comblerez les trous, je le sais, j’ai confiance.

Les mondes merveilleux des contes et les délires de la science-fiction ne sont jamais, au milieu de la folie la plus exubérante, totalement exempts d’une certaine cohérence ; et c’est ce qui fait que l’on accroche, malgré l’extraordinaire, à ces drôles d’histoires ; on y croit. Je souhaite de tout mon cœur d’être cru, comme ces gens bons de Palerme, eux qui ne savent pas mentir.

Seulement voilà ! Heureux celui qui jette le début de son roman sur la première page, qui possède son histoire et qui en connaît déjà la fin ; il n’aura qu’à pousser, et tout ira de l’avant. De déduction en déduction, il dessinera le chemin, posera ses rails, un d’abord et l’autre après, mais moi… Moi qui suis tombé dans cette histoire par le milieu, les choses sont infiniment plus complexes. J’ai d’abord eu l’idée de cette scène sur le pont. Et encore ! vaguement. Quelques images qui flottaient, un peu floues, des bribes de dialogue, un personnage qui se dessinait, rien de bien précis. Et puis je crois que j’ai fini par être entraîné par l’action. Que pouvait bien faire cette jeune fille seule sur ce pont de si bonne heure ? Et pourquoi ce fou s’est-il mis à nous tirer dessus ? Mais d’où ? Mais d’où sortaient ces types déguisés, l’un en diable, les autres en je ne sais quoi, à sept heures du matin ? Et après… tout cet imbroglio ? Je ne sais pas, je n’ai pas de réponse à toutes ces questions.

La vérité, c’est que je suis souvent déçu par la fin des romans. Il y a un tel plaisir à se laisser mener par le suspens, le cœur s’emballe à chaque rebondissement, l’esprit exulte devant tant de trouvailles, et quel que soit le talent de l’auteur… la résolution de l’énigme… le final… Il y a une poésie de l’inachevé, un plaisir de l’inconnu, un bonheur que procure l’ignorance et que vient gâter l’explication, la découverte, la connaissance.

Ainsi des passantes un instant croisé, à peine effleurées, aussitôt envolées. Cette fugacité des êtres qui nous sont inconnus, un éclair, puis la nuit, nous met dans un état de trouble extrême. Là, aucune réalité ne vient faire obstacle à notre imagination. Combien de fois n’ai-je pas complété cette esquisse entraperçue, cette silhouette qui s’éloignait, ce visage entrevu. Car il avait suffi de quelques secondes seulement, fugitive beauté, pour que mon cœur fût emporté. Je bavais, crispé comme un extravagant, tremblant tel un fou, maudissant la douceur qui fascine et abominant l’ombre qui tue, et c’est même malgré moi que, face à ce tableau inachevé, j’imaginai le galbe d’une hanche, quelque regard délicieux ou la chaleur d’une peau satinée. Toutefois, je me consolais de cette fuite innombrable des passantes par la certitude que j’eusse été immanquablement déçu si, non plus emportées dans un tourbillon, elles se fussent arrêtées quelques instants pour parler avec moi. Car alors, ce que j’avais imaginé de leur beauté aurait laissé place à la triste réalité : une vilaine taille, un regard banal, une peau grêlée ou toute autre tare dont la nature seule a le secret. C’est le triste sort des hommes à l’imagination trop fertile en beauté que d’être, parfois, fort déçus par la réalité.

Mais Liza… Liza hurlait derrière moi dans la voiture. Et tandis que je l’observais, et malgré les cris qui déformaient son visage, je lui trouvais une grâce incroyable. Il faut vous dire que l’espace d’un instant je vécus toute cette scène au ralenti. Or, précisément, que dans cet instant où tout me semblait être tellement lent, presque immobile, que dans cet instant d’éternité je la trouve belle, cela m’empêcha de croire qu’elle n’était qu’une passante, et je sus, dès lors, que je voudrai la revoir. Non pas que je fusse attiré simplement par sa beauté, je serais bien futile, mais par le fait qu’elle avait pris mon rêve en défaut. Elle était là, non pas parfaite, mais simplement telle qu’elle était : réelle, et mieux qu’en mon rêve.

Alors ? C’est pas bien tourné tout ça ? Bon, deux trois subjonctifs, et encore je vous ai évité le : « que je la trouvasse belle ». Enfin, je ne cite pas mes sources, mais je n’ai pas fait ça tout seul, évidemment, bien sûr.

Extraits de lettres

Les folles fleurs

Bon ben, moi, vous savez, je suis un gars timide et simple. On me dit : c’est la Saint-Valentin, faut que tu achètes des fleurs ; je suis le mouvement, je ne veux pas me faire remarquer. Alors voilà, je cours chez le fleuriste… Quand j’arrive devant la vitrine du magasin, j’hésite un peu, bien sûr, mais comme il n’y a pas l’air d’y avoir d’autre client, je rentre. Une dame, fluette, aux jambes grêles et au teint diaphane arrose les plantes en silence. Au fond du magasin, perdu derrière une forêt d’arbuste, un vieil homme attend, assis sur une chaise. Il ferme les yeux, et, au sourire qu’il a fait lorsqu’a tinté la clochette de l’entrée, je devine qu’il doit être aveugle. Crocus, giroflée, ancolie, pélargonium, millepertuis, mirabilis et combien d’autres ! tout cela dans un fatras !… Pensez ! un commerce familial, transmis de génération en génération, chacune entassant sur celle qui l’a précédée… Une sorte de sédimentation commerciale, pourrait-on dire. En creusant un peu, sûrement que l’on remonterait aux sources de la première entreprise de fleuriste au monde. Enfin bon, le magasin n’est pas très propre, ni design, mais les fleurs sont magnifiques.
– Bonjour, madame ! je voudrais un bouquet.
– Ah ! La Saint-Valentin, lance-t-elle guillerette. On va regarder ça. Mais avant, dites-moi donc le nom de l’heureuse élue. Comme cela, le temps que vous fassiez votre choix, mon père vous fera une belle étiquette. Il met un peu de temps, vous savez, parce qu’il n’y voit plus très bien, mais c’est un poète. Il vous fera un petit mot, si vous avez le temps.
– Ah !… C’est pour Liza.
Comme je disais ces mots, la vendeuse eut un mouvement de recul et son corps fut pris de tremblement. Elle restait là, bouche bée, les yeux plein d’effrois, chancelante, tandis qu’un courant d’air sembla soudain agiter les plantes.
– C’est pour qui ? demanda le vieil aveugle.
Je ne savais pas si je devais répéter. Je regardais la vendeuse ; il me semblait qu’elle allait faire un malaise. Néanmoins, je répétai doucement :
– Pour Liza.
D’un coup alors, la vendeuse s’effondra inconsciente, et le vieux, le vieux qui cette fois avait bien entendu, fit un signe de croix. Puis, se levant d’un bon, il saisit derrière lui un crucifix qui était crocheté au mur, s’agenouilla, et, serrant la croix sur sa poitrine de toutes ses forces, ses pauvres yeux blancs perdu dans le vide, je l’entendis psalmodier un salmigondis en latin. Et ce fut un déferlement de violence. Les fleurs se mettent à trembler, les arbustes se tordent, et soudain des lierres jaillissent de tous les coins et m’attrapent, s’enroulent autour de moi et me serrent. Une folie furieuse s’empare des plantes, des pots sont cassés, des vases sont fendus, brisés, le plastique transparent est déchiré, des étiquettes volent de partout dans la pièce, des morceaux de plafond tombent sur moi. Pris de panique je cherche la sortie, mais on n’y voit plus rien, des roses se jettent sur moi, des cyclamens me fouettent le visage, un nuage de pollen empli l’espace, j’étouffe. Si je ne sors pas, je suis foutu. Alors dans un sursaut d’énergie, je brise les lierres qui me retiennent, et je cours droit devant moi en espérant trouver la porte de sortie. Je percute la vitrine qui se brise en mille éclats de verre. Heureusement, aucun ne me coupe, un vrai miracle. J’ai juste le temps de faire quelques pas pour m’éloigner du bâtiment, et je le vois se lézarder puis s’écrouler sur lui-même dans un amas indescriptible de poussière et de cendre. Parmi les débris, on n’a retrouvé qu’une rose, une seule, et le corps d’un jeune homme d’une vingtaine d’années. Il avait la trace d’une croix gravée sur le buste…
La prochaine fois, j’irai acheter des gâteaux.

 

Les jamais-toujours

– Bonjour, Monsieur, ce serait pour acheter des jamais-toujours
– C’est la première fois ?
– Oui
– Vous savez que vous n’êtes pas obligé ?
– Oui, je sais, mais…
– Oh ! ce n’est pas que je ne veux pas vous en vendre, vous savez. Mais souvent les gens se précipitent, ils achètent sans savoir, et puis après ils me les ramènent dans un état… Ah non, mais faut voir ! Bien heureux encore, s’ils ne me reprochent pas de les leur avoir vendus. Enfin, moi je dis ça… Chacun fait ce qu’il veut. Asseyez-vous, on va faire le test. « Ils ne marchent pas tes jamais — toujours » on m’a même dit, une fois. Trente ans que je fais ce métier ! Je peux vous dire que j’en ai vu. Vous avez quel âge ?
– Vingt-huit ans.
– Vingt-huit ans ! Pff ! z’êtes un gamin !
– Il y a un test ?
– Bien sûr ! Qu’est-ce que vous croyez ? c’est une maison sérieuse ici, jeune homme ! Allez sur internet, vous en aurez des jamais-toujours. Ah ça ! ils ne sont pas chers ! Mais un jamais-toujours qui n’est pas réglé par un vrai professionnel, ça ne vaut rien. Cela ne vaut jamais rien ! Cachez l’œil droit, et lisez ce panneau, là, contre le mur.
– HGKDBNVGRYHZ…
– Bien, la ligne du dessous maintenant, c’est celle qui m’intéresse. Ce ne sont plus des lettres, ce sont des mots. Lisez les mots.
– Demain, lundi prochain, en… en 2012 ?
– Bien ! Maintenant, changez d’œil. Cachez l’œil gauche et lisez la ligne d’en dessous.
– L’année prochaine, dans cinq ans… a… après 2020.
– Bien ! Maintenant, la ligne d’en dessous, mais attention, cette fois, fermez les deux yeux. Lisez !
– Les… les deux yeux… fermés ? Mais c’est impossible.
– Essayez.
– Bon… Toute ma vie, pour l’éternité, quand les poules auront des dents. C’est… c’est fou ! J’ai réussi à lire ces mots, les yeux fermés.
– Non, ce qui est fou, jeune homme, c’est de croire qu’on peut les lire les yeux ouverts ; car c’est à l’intérieur de soi qu’on les trouve, et non au-dehors. Enfin, tout cela m’a l’air parfait.
Voilà ! Quand il m’a demandé si c’était pour offrir, j’ai dit oui, et je suis ressorti avec un petit sac de jamais-toujours. C’est un vrai pro, je ne regrette pas d’être allé chez lui. Il m’a dit que si j’étais venu il y a un an, il ne m’aurait rien vendu. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a dit qu’au test je n’aurais pas été plus loin que la première ligne.
Hier, je suis allé acheter des de-toute-ma-vie et des depuis-que-je-suis né, je suis revenu avec des depuis-le-début-de-la-semaine et des de-toute-la-journée. Le test était vachement dur.

Retouche photo

J’ouvre tous mes voyages avec toi.
Je t’admire sur les anciennes photos et je me moque des nouvelles. Oh, rien à dire, bien sûr, quant aux images de notre passé lointain, mais les derniers clichés…  ! ! Permets que je rigole un peu, non ? Tu m’impressionnes tant, parfois ! Alors, quand le piège de l’obturateur fou se referme sur une grimace de toi, quand l’objectif te saisit à l’improviste dans le ridicule d’une position improbable, quand la lumière te dessine un visage de vieille cancéreuse apathique… quel régal ! Quel régal de me sentir enfin un peu plus sûr de moi. Non ! me dis-je, ce laideron ne me laissera pas pour un autre. Fasse le ciel que tous les kékés des plages ne voient d’elle que ces images hideuses et repoussantes. Je suis même à deux doigts de faire un blog au titre accrocheur : « best of the moche ». Puis, je te recadre, car tu en as souvent grand besoin, puis je te retouche, je t’apporte mes lumières, te fais part de mes contrastes, te coupe, te sélectionne, te jette ou te garde, te change de couleur, de taille, t’oriente vers de nouveaux horizons et, pour finir, je t’enregistre, je t’admire et je t’aime. Quand soudain, surgit d’un sursaut, enfin l’esprit me revient, je traîne la souris qui s’était assoupie, je la secoue un peu, de droite à gauche, et je vois, sur l’écran noir qui vient d’apparaître, le reflet d’un gars mal coiffé, un peu fatigué, hirsute et vaguement étonné, l’air un peu niais et le visage fendu par un sourire figé. Dans ses yeux, une réminiscence de toi. La silhouette d’un ange.

Dessin avec cactus et orage
Danton

De l'audace, de l'audace et encore de l'audace !

Une version longue du portrait de Ron. Toute ressemblance avec des personnages, révolutionnaires ou pas, existants ou ayant existé en 1789, serait presque totalement fortuite, une pure coïncidence.
Merci à Jules Michelet et Louis Madelin pour leur aide précieuse.

Petite citation tirée des Mémoires d’outre-tombe : « Ici on s’honore du titre de citoyenet on se tutoieFerme la portes’il vous plaît. »

Le titan

Alors voilà : Ron, c’est un physique, une tronche, une carrure. Nous avons subi la plus grande partie de notre scolarité ensemble, depuis la plus petite classe de maternelle jusqu’à la fac. Nos parents se connaissaient, nous habitions le même quartier, et il me fut, en quelque sorte, imposé par la situation. Notre histoire et notre amitié ne se résument donc pas à la célèbre formule : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », mais plutôt par celle-ci : « Parce que c’était mon voisin. » Et de fait, cette proximité, cette obstination, même, de la vie, à toujours nous coller ensemble, ont fini par payer : il est né de cette relation, un sentiment de fraternité extrêmement fort et d’une singularité toute particulière. J’aime Ron pour lui-même et malgré lui d’une certaine manière, parce que la vie à ses côtés, vous allez voir, n’est pas toujours des plus reposantes. C’est une sorte de mauvaise habitude que j’ai prise. D’autres se droguent ou se rongent les ongles des pieds, moi j’ai Ron. Étrange, étrange personnage, curieux, mais attachant. Ron n’est pas sérieux, pas avare, pas infidèle, pas blasé, pas lâche, pas croyable et pas possible. Voilà pourquoi j’apprécie Ron. Par surcroît, je l’aime aussi… pour l’amitié. Oui, pour l’amitié, sentiment que je place très haut dans l’échelle de mes valeurs et même si, jouant de malchance, elle fut incarnée pour moi, et dès mon plus jeune âge, par ce sinistre individu, j’y reste malgré tout très attaché. Ron, c’est l’amitié.
Large de poitrine, haut de taille et fort en gueule, Ron est quelqu’un de très impressionnant. On ne peut pas, on ne peut plus le louper. Il en impose tant que, parfois même, il se masque lui-même. On pense le connaître, mais c’est un être multiple dont les parties cachées, les recoins de l’âme, bruissent tranquillement au milieu du torrent. Aussi, à ne le fréquenter que par petites touches, on reste en surface, et tous ses remous, violents et visibles, empêchent de voir les nuances d’un esprit plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord. Au reste, je pense que l’on peut en dire autant de beaucoup de gens, et ce n’est pas le moindre des plaisirs de la vie, que, pour un scénariste, d’étudier toutes ces variations de personnalité, toutes ces nuances dans la palette, pour tenter de peindre un caractère, et de le soumettre à des situations diverses. Ceci étant dit, n’allez pas croire que j’ai résolu l’énigme Ron, tant s’en faut ! Je cherchais, et je cherche encore.
Malgré tout le respect que je peux avoir pour sa force de caractère et son indépendance d’esprit, j’ai peur, parfois, qu’il ne se soit enfermé dans l’image que renvoie son physique. Non qu’il n’y ait rien de naturel dans cette démarche qui semble devoir tout emporter, dans ces gestes qui transpirent la violence ou dans cette voix de stentor qui vibre d’incantation péremptoire ; mais je crois que derrière son apparence iconoclaste et son air de vouloir tout casser, il y a une réelle aspiration à la béatitude. Cela peu paraître bizarre, béatitude venant ici dans la description d’un ogre en furie, d’un cyclope enragé, mais la vérité c’est que, sous ces dehors de monstre cynique et bagarreur se cache un cœur tendre. Un cœur tendre qui aspire au calme banal d’une vie de famille. Un peu comme ces volcans qui, entre deux éruptions dévastatrices et mortelles, laissent leurs pentes se couvrir d’une nature verdoyante et sereine que leurs cendres même ont fertilisées. Il faut le voir ce tribun exalté, ce fou furieux, pris par le charme de la vie familiale, loin du tumulte et du bruit de la société. C’est à peine alors si on le reconnaît. Un petit côté Docteur Jeckyl et Mister Hyde en somme.
Ron est un homme plein de ressources et d’audace, avec une réelle capacité d’entraînement et un charisme magnétique. Je crois qu’en des temps plus agités que celui où nous vivons, il aurait pu être capable de grandes choses. Fait par l’Histoire, il eût fait l’Histoire. Il aurait alors donné toute la mesure de lui-même et l’on aurait vu, pour le meilleur et pour le pire, surgir un Ron que pour ma part je me félicite de n’avoir rencontré qu’en des temps de paix. Oh, je n’ai aucun doute sur l’humanisme profond que recèle ce titan, mais il porte en lui une telle violence, un cynisme si outrancier et une supériorité parfois si dédaigneuse, que la cuisine qui ressort de ces ingrédients pourrait être lourde à digérer et parfois même traîner un goût amer.
À l’université, Ron était titulaire d’une chair. Une chair repoussante, mais qui pourtant, étrangement, n’éloignait pas les filles. Elles semblaient captivées par ce molosse velu qu’animait une énergie démesurée. Elles succombaient sous le charme de cette laideur. C’est qu’en effet, cette bouche lippue, tordue dans un rictus, ces joues mafflues et piquetées de cicatrices – la varicelle – et cet œil étincelant sous des sourcils froncés, tout cela respire le défi, l’audace et la liberté. Ces cheveux roux, même, en tignasse hirsute et indomptée, figurent une flamme, un brasier qui vous captive. Voyez ! sentez ! vibrez ! elle est là, la bête immonde. Tremblez devant ce carnassier vorace ! Imaginez-le ! admirez-le ! Et cette crinière ! et ces muscles saillants ! C’est un lion ! Oui c’est un lion, c’est un lion rugissant.
En classe, quand Ron s’installe pour travailler, il attrape son bureau, le soulève, et le pose là où ça lui convient. Les profs restent interdits, foudroyés, consternés, atterrés. Conflit de générations. Les garçons, eux, se laissaient entraîner, conquis par sa gouaille et sa faconde irrévérencieuse, subjugués par son insolence, car Ron c’est aussi une voix. Un corps et une voix. Une éloquence, une emphase, un ton, une vibration. Il parle ; on l’écoute. Avec moi bien sûr les choses sont un peu différentes : il parle ; je l’ignore. Pour autant, je dois reconnaître qu’il possède un certain talent et que, maniant le geste et le verbe, il arrive à captiver son auditoire. Il a ainsi pu se faire élire représentant des élèves au sein du conseil d’administration de l’école. Ce furent ses années de militantisme ardent. Il y déploya une fougue sauvage qui rallia auprès de lui une partie des étudiants. Toute cette agitation lui montait à la tête, évidemment, et je le voyais débouler chez moi, exalté, embrasé, transpirant sa hargne, gesticulant et tonnant contre tous. Je tentais alors de calmer cette ardeur rugissante, mais je voyais ses instincts plus forts que sa raison et il n’y avait rien qui eût pu tempérer cette fureur dévastatrice. Je restais alors impuissant, inutile spectateur de ses emportements, désarmé devant de telles fièvres. Déployant sa passion plus que ses principes, il repartait au combat, l’animal, plus fou qu’il n’était arrivé. Généralement, le lendemain je lui apportais un sandwich, au poste. Tout cela lui a permis de brillamment louper ses études. Maintenant, il est acteur et traîne ses guêtres de petits rôles en petits rôles, pour la télé, plus rarement le cinéma. Il a du talent et de bonnes idées, mais quand elles ne sont pas du goût du metteur en scène, c’est parfois difficile. Je passe régulièrement déjeuner avec des amis de la profession pour réparer ses conneries. On n’aura pas l’oscar, c’est sûr, mais il bosse.
L’amour sauvera cette âme torturée. Une femme seule saura trouver dans ce labyrinthe, parce qu’elle aura les yeux fermés, mais le cœur ouvert, la clef de ce Minotaure. Gageons qu’elle coulera des jours heureux, tout emplis de tendresse de roses et de miel… s’il ne la bouffe pas avant.
Enfin, et je finirai là-dessus : Ron a l’orgueil gai. L’orgueil gai de celui qui se repaît de sa présomption de changer le monde, fier de ses facultés et sûr de sa force. Mais il a aussi, parfois, les jours de spleen, cet orgueil triste de celui qui, mélancolique et noir, doit bien admettre l’inéluctable marche des événements, et son peu d’emprise sur celle-ci. Il n’a pas changé, mais déjà il tempère plus facilement les folles ardeurs de sa jeunesse et, passant de nostalgie en désillusion, il a parfois, comme souvent les âmes enfiévrées, entre deux périodes d’exaltation, de brusques phases de découragement. Je surfe allègrement sur cette sinusoïde que tout le monde ne maîtrise pas, ses parents moins que personne, et je m’adapte. C’est Ron.